Qui de moi ou de l'autre est le plus confronté à mon handicap ? Le handicap physique est à la fois visuel et sensoriel. Visuel pour l'autre qui aura toujours mon image devant les yeux, et sensoriel pour moi qui vis au quotidien dans ce corps handicapé, mais qui ne le vois pratiquement jamais, à part parfois dans une glace ou le reflet d'un miroir, mais durant un court laps de temps. Si court que parfois j'en viens à oublier ce handicap qui pourtant est omniprésent dans mon existence, par la douleur, le fauteuil roulant et tous ces gestes que je ne peux pas faire, y compris le plus important, celui de marcher. Mais à force de ne pas marcher, on oublie qu'un jour on aurait pu marcher.
Installer luxueusement dans mon fauteuil roulant, tel un pacha, face à des gens valides qui à force de me tolérer, me font oublier que je suis différent, je prends conscience que petit à petit, je perds toute tolérance face à mon image, image que durant une longue période, je n'ai que rarement devant mes yeux. Alors j'imagine autre chose, une apparence de ma personne plus sympathique, ce personnage que je suis réellement dans ma tête, mais qui diffère complètement de celle que les gens valides qui me côtoient toute la journée, ont de moi.
Puis vient le jour où je me retrouve face à moi-même, face à cette image que j'ai tant imaginé, et qui dans ma tête a pris des allures plus conviviales et paradoxalement moins réalistes. Alors lorsque je me retrouve devant le reflet de mon image, ce n'est plus moi que je vois, mais un étranger. Une déception s'empare de moi, suivit d'un refus et d'un sentiment d'intolérance, au point où je ne m'octroie plus le droit de vivre sur cette planète. J'ai honte de moi et j'en déduis que je ne mérite pas le handicap qui m'habite, comme si par mon intolérance, c'est lui qui devient plus important que moi. Parce que chacun de nos défauts contribue à la construction de notre être, et de renier ses défauts est se renier soi-même !