Peut-on avoir de la chance dans sa malchance ? Y-a-t-il plusieurs degrés de malchance, au point où certains baignant dans leur malchance peuvent se sentir incroyablement chanceux face à d’autres, qui seraient en proie à une malchance encore plus profonde ? J’ai bien peur que oui, et je suis même persuadé que c’est cette malchance encore plus profonde de l’autre qui nous aide à survivre dans notre propre malchance, considérant celle-ci presque comme de la chance, enfin comme une sorte de clémence du destin, clémence par laquelle nous ne pourrions être considérés comme de vrais malchanceux, parce qu’elle nous rapprocherait du monde privilégier du chanceux. C’est alors que nous pourrions ressentir une certaine pitié pour ceux qui ont moins de chance que nous, tout en étant soulagés de ne pas faire partie de ce monde-là.
La pitié, on ne peut pas dire que j’ai ressenti cela l’autre jour, lorsque je me suis justement fait la réflexion sur cette malchance qui n’est pas équitable. C’était plutôt de l’humilité, voire de la honte. Oui, moi, assis dans mon fauteuil roulant, le corps meurtri et décidément différent de celui de mon voisin, j’ai ressenti une certaine honte face à mon destin qui dans mes moments de déprimes, de difficultés, dans ces moments où je devais me battre davantage que mon voisin valide pour obtenir le dix pour cent de ce qu’il bénéficiait, je me suis plongé dans ce sentiment si égoïste qu’est celui de penser que l’on est soumis à une injustice indescriptible lorsque l’on compare sa vie à celle de ses contemporains. Oui, parfois j’ai la haine face à ce monde qui n’est fait que pour le valide, j’ai la haine de devoir me battre pour au final ne pas y arriver, j’ai la haine de constater que je ne pourrai pas profiter de toutes les choses anodines dont le valide bénéficie, réussite professionnelle, amour, fonder ma propre famille, me faire aimer malgré le handicap, espérer pouvoir vivre jusqu’à un âge raisonnable.
Puis l’autre jour, lorsque j’attendais mon tour à la caisse du supermarché, et que j’ai vu, sortant de l'ascenseur qui était en face des caisses, deux personnes handicapées, se faire pousser par deux accompagnants. Le corps atrophié par un évident manque de mouvement, paralysé et attaché, ces deux personnes handicapées devaient à l’évidence être totalement dépendant des personnes qui les accompagnaient. Elles devaient avoir mon âge, et ne semblaient pouvoir s’exprimer par la parole. C’est alors que je n’ai plus ressenti de haine pour ma vie, mais pour la leur, pensant qu’ils n’arriveraient jamais à vivre tout ce que moi j’aie pu vivre. Je me suis alors senti honteux de parfois me plaindre sur mon sort, parce que même si je suis dans ce fauteuil roulant avec tous les inconvénients que cela comporte, j’arrive malgré tout à vivre du mieux que je le peux. Je vais en vacances, j’ai des amis, je roule en voiture et je peux venir faire mes achats comme une personne valide dans ce magasin, et cela, quand je le désire. J’ai alors pensé, qu’en me regardant ces personnes-là devaient m’envier, et par cette pensée, j’en suis venu à remercier la vie, que mon handicap ait malgré tout épargné un peu de ma liberté !
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