Pour vivre son handicap physique avec le moins de frustration possible, il faut s’armer de patience. La patience est la philosophie de la personne handicapée, son art de vivre, sa spécialité, sans devenir une humiliation, car si l’on doit s’armer de patience, c’est souvent parce que l’on a besoin de l’autre qui, volontairement ou pas, engendrera de la frustration chez la personne qui pour ne pas trop dépendre, fera de sa patience, une de ses meilleures qualités, voire sa plus grande fierté. Parfois, lorsque je regarde en arrière, j’ai le sentiment que la patience a orchestré ma vie depuis tout jeune, comme une marque de fabrique, à elle seule, elle a dès le début symbolisé mon état de personne handicapée à vie.
Déjà condamné à la différence, j’étais en plus condamné à attendre, à patienter de toutes les façons, dans les situations les plus anodines ou les projets les plus ambitieux. Pour un verre d’eau, un morceau de chocolat, un peu d’ombre, une meilleure vue, lorsque je n’étais pas encore équipé de mon fauteuil roulant, et que je désirais me décaler d’une dizaine de centimètres pour mieux apprécier l’instant présent. Alors, je me demandais, si la demande en valait bien la peine, s’il était utile de déranger un valide, pour que je puisse bénéficier d’une meilleure vue, pour que je puisse me désaltérer un peu, d’ailleurs j’en venais à me demander si cette prétendue soif n’était pas un bête caprice. Et si ce morceau de chocolat qui aurait adouci mon palais, n’était autre que de la simple gourmandise dont je pouvais me passer en me montrant un peu plus raisonnable.
Puis il y a cette patience que l’on pourrait qualifier de long terme. Celle inhérent à un projet qui prendrait des années, alors que pour une personne valide, elle pourrait prendre à peine quelques mois. La patience de conduire ma propre voiture. Tout avait débuté par un rêve, un rêve qui s’était prolongé sur presque dix ans, au point où j’avais fini par le penser irréalisable. Puis une fois le projet emmanché, j’avais mis des mois à ne plus le considérer comme un rêve irréalisable. Alors que tout le monde y croyait, pour ma part je ne pouvais encore y croire. Une fois cette étape passée, j’avais alors mis toute mon énergie à concrétiser ce rêve, que désormais je refusais d’envisager comme tel. Mon projet était celui de ma vie, et dans ma tête il devait se réaliser demain, et non dans une année ou deux ans. La patience, je savais qu’elle était ma meilleure arme pour arriver au terme de ce projet, et j’en avais fait preuve, sans relâche, sans me donner l’autorisation d’en manquer et de finir par baisser les bras. Trois ans plus tard, cette patience avait porté ses fruits, je me retrouvais au volant de ma propre voiture, avec dans la poche un permis de conduire qui attestait de ma capacité à rouler sur les mêmes routes que mon contemporain valide. Le rêve était sorti de terre, et s’était transformé en réalité, comme une plante que j’aurais arrosée d’une bonne dose de patience. Ce qui me prouvait que cette patience si frustrante, pouvait être récompensée. Et l’amour dans tout ça ? J’ai bien peur qu’il soit la preuve ultime que la patience n’est pas une solution à tous les manques !
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